Publié

Janvier 2019

Genre

Nouvelles

Nombre de pages

137

Dès l’abord, la couverture intrigue par les photos de cette silhouette égarée dans des paysages indéfinis, photos que l’on va retrouver au fil du recueil. L’anonymat de cette petite poupée de bois poli permet de donner vie à tous les personnages sans toutefois les différencier, comme si tous étaient, comme cette marionnette, les jouets de puissances qui les dépassent, puissances parfois bienfaisantes, parfois démoniaques, parfois connues, parfois invisibles et mystérieuses. Il nous faut maintenant emboîter le pas à ce mannequin…

Charlotte Benoit a construit son recueil en triangulation, où toutes les nouvelles rassemblées ici convergent vers la dernière : Les Merveilles du Magisterium, sorte de pyramidion doré qui répand ses lumières incandescentes sur tout ce qui se trouve en-dessous de lui. Et certes cette nouvelle mérite à elle seule qu’on s’y arrête un moment. Se situant avant l’histoire que vous trouverez racontée dans Le Sans Magie, elle met en scène un des personnages-clés du roman: Melnon. Intellectuel de première ! D’une sensibilité à fleur de peau ! Mais très maître de lui, volontaire, il arbore ici des qualités que l’on retrouvera ultérieurement dans le roman et permet, à petites touches, de nous familiariser avec quelques- uns des héros du Sans Magie. Principalement avec le tout puissant et magnifique Haut Magister. Cette nouvelle est donc essentielle pour qui veut entrer dans ce monde magique, encore intact mais plus pour longtemps !

Si nous revenons à la base de notre triangle, il nous faut redescendre bien sûr. Mais, même si ce soubassement est constitué d’un assemblage de morceaux épars, il vaut la peine de s’y attarder tant certaines de ces pierres sont soigneusement polies et ajustées.

Pour preuve : Ombres et Lumières, la première d’entre elles. On y retrouve déjà ce qui va caractériser beaucoup de personnages des romans de Charlotte Benoit : il n’y a jamais ni méchant ni gentil ; le méchant peut être gentil, le gentil se révéler pire que le méchant et tout est gris… Ce gris omniprésent dans le roman précédent (Les Vies d’Elise) et qui envahit d’autres nouvelles en même temps que le brouillard, la brume, la pluie…

Certes Soleil de Sang et Désert de glace sont plus tranchés. Dans ces univers extrêmes jaillissent alors des questionnements : le sacrifice des victimes est-il vraiment lié à l’apparition bienfaitrice de la pluie ? Qui erre dans les glaces éternelles pour tuer et pourquoi ? Les Dieux n’attendraient-ils qu’un signal pour réapparaître comme dans les deux histoires liées à Borvo ?
Des questionnements qui parfois s’ouvrent sur des cauchemars denses et sans issue dans lesquels les personnages s’engluent sans trouver la porte de sortie comme dans Insomnies, ou s’il la découvre comme le héros de La Porte du Sol, sommes-nous sûrs que c’est vraiment une issue positive ?

Mais après tout qu’est-ce qu’une fin heureuse? On peut peut-être la trouver dans La Barque : belle évocation des chefs Vikings voguant vers leur dernière demeure… ou d’Arthur disparaissant vers une île bienheureuse. Et pourtant ici, il ne s’agit que d’une vieille femme toute simple.

Simplicité que l’on retrouvera dans ce Dimanche des Rameaux, dont nous ne révélerons pas la source tant elle est encore vivace dans l’esprit de l’auteur. Ou dans Demain ou dans Enquête où, fait rare, on y trouve un enfant qui ressemble au sien bien sûr.

Et que dire de Lyse, que l’auteur situe dans un univers de science-fiction glaçant et impitoyable ?

Quant à Point de Vue qui clôt le recueil des nouvelles même, cette tresse de personnages qui ne se rencontrent jamais vraiment mais qui se croisent sans se voir, sans se parler, il nous semble très représentatif de l’ensemble : merveilleux, pathétique, science-fiction, morosité de la vie normale, rêve et grands sentiments, tout cela s’entremêle sans heurts, presque sans surprises. Il est normal de passer d’un monde à un autre, de glisser d’un univers à l’autre, de ne jamais se trouver sur un terrain stable et de ne jamais savoir avec exactitude où l’on est, quelle heure il est, qui on est…

Comme si toujours ballotté sur des océans réels ou rêvés, l’homme n’en finit pas de chercher son improbable place au milieu de milliers de failles spatio-temporelles.

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